Edward Villella, directeur artistique du Miami City Ballet

Edward Villella, personnalité d'une grande humanité et âme, est directeur artistique du Miami City Ballet du 1986. Il fut un des meilleurs danseurs de Balanchine; aujourd'hui est sans doute un artiste qui consacre sa vie à l'affirmation de sa compagnie qui manquait de l'Europe du 2001. Nous l'avons rencontré dans sa lodge pendant sa tournée à Paris pour Les étés de la danse 2011:

 

Vous avez crée cette compagnie en 1986. Comment en avez-vous eu l'opportunité et quels étaient vos objectifs ?

Quand j'ai terminé ma carrière de danseur, la possibilité me fut offerte de donner des conférences  à Miami, j'avais été interpellé pour expliquer ce que la danse représentait pour moi. Mon cycle de conférences terminé, j'avais eu la proposition de créer une compagnie à Miami. Les producteurs ne connaissaient pas grand chose aux modes de fonctionnement, ni sur ce qui était nécessaire pour créer une compagnie de danse. Ils me demandèrent si j'étais d'accord pour fonder une compagnie qui pourrait se produire en Floride. Etant le seul à  pouvoir la mettre sur pied,  j'ai donc commencé à rédiger un projet.

Je venais de New York, une ville exceptionnelle avec une offre de spectacles surprenante, et un public nombreux.

Il y a 25 ans, l'époque de la création de cette compagnie, beaucoup de gens se déplaçaient vers le Sud, y compris vers Miami. Cette ville était très connue notamment  pour ses plages, le soleil, les clubs, pour ses casinos ; en revanche je ne connaissais pas bien les goûts et le niveau culturel de cette région.

Mais en faisaient des recherches, j'avais découvert que les habitant aimaient aller voir des spectacles, donc j'avais compris que Miami  pourrait être une ville du futur pour une compagnie de danse. En retournant à New York, j'en ai parlé à ma femme, je pensais que c'était pour moi une formidable opportunité de fonder une compagnie, surtout parce que je devais la créer entièrement en commençant à zéro.

J'étais conscient des difficultés, j'avais des idées sur le style et sur le travail artistique à faire  mais j'étais complètement incompétent sur les aspects budgétaires, de marketing, de communication.

Donc je commençais à investiguer et à préparer des plans de programmation sur trois, cinq et dix ans.

Il n'existait rien, tout était à créer : chercher les danseurs, les moyens financiers, chose très difficile.

Même aujourd'hui nous travaillons pour nos productions avec la moitié du budget idéal. Mais enfin ce fût la réussite.

 

 

Et aujourd'hui après 25 ans, comment sentez-vous votre compagnie, quelle est votre sentiment ?

Je pense que ma compagnie a atteint un niveau tel qu'il lui permettrera de se produire à New York, je suis très ambitieux et je fais confiance à mes danseurs surtout après cette tournée en France. Avant de commencer cette tournée, j'étais un peu préoccupé, je m'interrogeais sur l'appréciation par le public français de notre style, un peu différent de celui auquel il est habitué. Etant maintenant presque à la fin de notre tournée, je dois avouer que je suis très heureux du résultat, je vois que le public français a bien apprécié et compris notre travail et notre répertoire.

 

Quand vous avez commencé à diriger la compagnie, quels avaient été les valeurs que vous vouliez lui transmettre ?

Je voulais lui transmettre d'abord tout mon bagage d'expérience en tant que danseur, mais également pouvoir réaliser avec cette compagnie ce que je n'avais pas pu atteindre pendant ma carrière, donc d'une certaine façon accomplir mes rêves de danseur et créer une compagnie dont j'aurais aimé faire partie.

Notre répertoire est très diversifié, il est composé  d'œuvres de Balanchine, de Robbins, de Twyla Tharp, d'Ashton, peu importe s'il s'agit ou de ballets du répertoire classique comme Coppélia ou Giselle ou bien d'autres plus contemporains. Pour cette raison, mes danseurs reçoivent une formation très complète qui leur permet de danser tous les ballets, même de styles différents et avec un haut niveau qualitatif des points de vue technique et artistique.

Cela implique naturellement un gros travail de préparation physique et mental.

 

Quels avaient étés vos sentiments le soir du début au Thêâtre du Châtelet, notamment à la fin de la soirée du Gala ?

J'étais merveilleusement content de la réaction du public français, je comprenais qu'il avait bien apprécié et saisi notre approche, complètement originale et différente de celle d'autres compagnies.

 

Et alors, pourquoi votre approche est-elle si différente ?

J'ai travaillé très durement. Les caractéristiques de notre approche sont une grande musicalité et énergie, chaque pas de danse doit être senti non pas comme un point d'arrivée mais aussi comme un départ pour le suivant. Rien n'est statique, notre gestuelle n'a pas de points  d'arrêt, elle s'achève dans la continuité et chaque mouvement devient une action d'attaque. Mais au fond notre style reste très simple, il suffit de le comprendre.

Nous travaillons d'abord sur la musique, sur ce que le chorégraphe voulait dire à travers elle. Balanchine a été un grand maître dans ce sens là. La plupart des gens considèrent Balanchine comme un chorégraphe abstrait. Mais qu'il y a-t-il de plus abstrait que cette idée d'abstraction ? Pour moi c'est seulement un grand mot. J'avais été pendant vingt ans un danseur de Balanchine. Il examinait à fond chaque passage musical avant de le chorégraphier, il allait jusqu'au bout de sa compréhension. Et j'ai travaillé avec cette compagnie dans cette même intention. Autre chose très fondamentale pour moi : j'ai toujours porté mon attention sur la différence qui existe entre un ballet dansé dans les studios de répétitions et celui dansé sur la scène. J'ai réfléchi sur cette idée.

Un danseur doit toujours s'interroger sur la musique et la comprendre, sur la personnalité du personnage qu'il interprétera, comment se relater à son propre partenaire et au corps de ballet, pourquoi par exemple un porté est t-il d'une telle forme et non pas d'une autre. Tout cela demande donc un gros travail intellectuel.

 

Le public parisien a bien compris que vous aimez toutes les chorégraphies qui lui ont été présentées jusqu'à aujourd'hui. Comment les avez-vous choisies ?

Je pense que j'ai été un homme ayant beaucoup de chance. Quand j'ai commencé à danser, je jouais au baseball et je faisais de la boxe. Mais j'étais tombé amoureux de la danse. Pour cette tournée je voulais faire connaître tout l'éventail de notre répertoire, chaque ballet représente un style, une époque de la danse. C'était pour nous la seule et au même temps la première occasion d'impressionner ce nouveau public et de lui montrer le résultat de notre défi, fruit d'un parcours d'évolution réalisé pendant toutes ces longues années.

Je voulais créer en fait une compagnie qui devait se caractériser pas seulement par son style mais plutôt par son répertoire. Je ne voulais pas que le public puisse penser que nous pouvons danser seulement les ballets de Balanchine. C'est vrai, Balanchine est l'âme et le cœur de cette compagnie, mais j'envisageais de donner une idée d'une compagnie capable de se confronter à différentes époques de la danse.

 

A part Balanchine, quelle est votre relation avec les autres chorégraphes que vous avez choisis pour votre répertoire (Twyla Tharp, Wheeldom, Robbins) ?

J'ai surtout du respect pour leur travail, pour leur esprit d'innovation et j'ai toujours essayé de comprendre la signification de leur travail. J'ai eu la chance de danser des ballets magnifiques. Maintenant je me plonge dans le passé en me souvenant de mes expériences mais avec un regard posé vers le futur.

 

Qu'est ce que vous pourriez dire à vos danseurs aujourd'hui, après leurs performances à Paris ?

D'abord je dois les remercier pour leur compréhension et leur interprétation. Je leur  parle de manière très simple pour leur faire comprendre les émotions des ballets, les intentions, la musicalité.  Vous savez, même si un ballet peut sembler compliqué, il suffit de le diviser en plusieurs parties et d'analyser chaque mouvement pour le transformer en quelque chose de simple. On peut dire qu'il s'agit d'une complexité apparente, d'une simplicité sérieuse. Et c'est cet aspect là qui rend grande une œuvre.

Chacun de mes danseurs est conscient de sa position sur la scène, d'où il se trouve et où il doit aller. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le souligner, il s'agit d'un important travail à la fois physique et mental. Pour pouvoir interpréter des ballets si différents, je conçois des cours journaliers qui préparent les danseurs à pouvoir danser tout le répertoire, sans différences. Je considère mes danseurs surtout comme des êtres humains, avec leurs personnalités différentes, ils sont très intelligents mais quand ils n'arrivent pas à comprendre tout ce qui leur  est demandé, ils quittent la compagnie. Aujourd'hui le niveau des danseurs a évolué par rapport à l'époque où j'étais danseur. Ils sont presque des athlètes, et cette évolution concerne aussi le côté mental. C'est normal, comme la vie évolue en général ainsi les artistes suivent cette évolution.

 

Et quelles sont vos prévisions pour le futur de votre compagnie ?

Je n'ai pas des certitudes, la seule certitude est la compagnie d'aujourd'hui avec tout son bagage d'expérience. Nous avons des problèmes financiers, je ne sais pas effectivement prévoir notre futur. J'espère que le succès obtenu pendant ces deux semaines à Paris pourra impressionner Miami.

 

Paris, Théâtre du Châtelet, 21 juillet 2011

 

 

 

 

 

Antonella Poli
Edward Villella-ph.Gio Alma